- Ce texte est issu de Le Refoulement de Claude Le Guen
Nous pouvons le dire sans l’ombre d’une hésitation : avec le refoulement s’inaugure la découverte de l’inconscient ; il va en constituer le pivot, comme il sera le moteur de la plupart des remaniements qui lui seront apportés. A la différence de ce qu’il en fut pour certaines autres notions psychanalytiques, le terme ne provient ni de la biologie, ni de la physique, ni de quelque autre discipline scientifique ; il est fort simplement emprunté au langage courant.
Le concept, quant à lui, est bel et bien une invention ; en l’introduisant, Freud décrit un mécanisme jusque-là inconnu ; de plus, il sera lui-même l’occasion, la condition et l’inspiration d’autres découvertes. Il va opérer comme un cadre pour la réflexion, comme un instrument de connaissance ; à l’occasion, il fonctionnera comme une équation nécessaire. Pour en traiter, l’emploi de son substantif est certes plus commode ; pour autant, cela ne présuppose en rien la référence à une « substance », voire à une « chose ». Disons qu’il s’agit d’une mise en forme — et à l’occasion en formule — de certains processus psychologiques.
Il va nous falloir rendre compte de ce concept dans les divers mouvements de son évolution, en évitant l’exposé chronologique qui rend mal compte des lignes de pensées et de leurs éventuelles contradictions. Nous chercherons à focaliser notre attention sur les observations et les déductions qui menèrent à sa reconnaissance et à sa désignation, à l’établissement de ses rapports et des processus qui l’organisent et qu’il organise.
Quatre phases principales apparaissent dans le développement de l’idée :
- jusqu’en 1895 : Freud, partant de ce qu’il appelle la « volonté d’oublier », aboutit à la « motivation inconsciente » ;
- de 1895 à 1910 : avec les découvertes de la sexualité infantile et du complexe d’Œdipe, le refoulement devient le moteur du fonctionnement psychique « ordinaire » ;
- de 1911 à 1919 : la nécessité de construire une théorie de l’appareil psychique et de l’ancrer dans l’histoire individuelle conduit au « refoulement originaire » et à la « métapsychologie » ;
- de 1920 à 1939 : les problèmes, tels que les posent les difficultés rencontrées dans certaines élaborations théoriques du refoulement et dans la pratique de la cure, conduisent à la nouvelle dualité pulsionnelle et à une réélaboration de la métapsychologie (le plus généralement repérée par sa nouvelle « topique ») : le refoulement devient alors un « mécanisme de défense » parmi d’autres, tout en demeurant un « processus à part » ; il ne perd en rien sa place et sa fonction centrale dans la praxis psychanalytique.
I. De l’oubli au refoulement
« J’étais plutôt mû — disait Freud — par une sorte de soif de savoir, mais qui portait plus sur ce qui touche les relations humaines que sur les projets propres aux sciences naturelles, soif de savoir qui n’avait d’ailleurs pas encore reconnu la valeur de l’observation comme moyen principal de se satisfaire. » [2][2]Ma vie et la psychanalyse (1925), Gallimard, « Idées », 1968,… En ce temps, l’hystérie apparaissait comme l’« affection psychique » la plus commune, mais aussi la plus difficilement compréhensible. Pratiquant l’hypnose avec Breuer, il s’aperçut que les sujets évoquaient et revivaient des souvenirs qu’ils avaient totalement oubliés à l’état de veille ; de surcroît, il observa que le surgissement de ces souvenirs faisait disparaître les symptômes… Il en conclut que l’oubli était actif et pathogène et que la guérison devait provenir du rappel et de l’« abréaction » des souvenirs traumatiques ; l’absence d’abréaction devenait alors responsable des productions pathologiques.
Cherchant les causes du phénomène, il isola la « nature du souvenir », la « situation sociale » ou, last but not least, l’intention du sujet de chasser, de repousser, de refouler l’idée désagréable. Le refoulement donc — ce terme que lui proposait le langage courant — devait bientôt connaître un exceptionnel destin : non seulement il allait faire retour à la langue populaire en déviant son sens, mais il allait devenir, comme on le sait, l’un des « quatre concepts majeurs » de la nouvelle discipline. La psychanalyse venait de naître au travers de l’idée portée par ce mot « évident » pour qualifier un processus apparaissant comme le plus inexplicable.
Si l’intention prêtée au « malade » était bien d’oublier, les conséquences de cet oubli se trouvaient largement dépasser son projet ; il devenait légitime d’envisager que ce qui était oublié ne disparaissait pas pour autant mais constituait un « second groupe psychique » séparé du « groupe majoritaire » des représentations. Le psychisme se trouve dès lors dissocié, l’idée désagréable étant reléguée « ailleurs », bloquant ainsi toute décharge de l’émotion pénible qui s’y trouve associée. Tout se passe comme si le symptôme apparaissait à la place du souvenir ; comme si le symptôme était, en et par lui-même, une manière de se remémorer : « L’hystérique souffre de réminiscence. »
Mais Freud remarque en outre que ce mauvais souvenir oublié se trouve être toujours de nature sexuelle. Nous sommes alors dans la dernière décennie du XIXe siècle et, à partir de constatations médicales tellement banales, aboutir à des conclusions aussi extraordinaires, ne peut être qu’extrêmement choquant — et peut-être plus encore par la démarche intellectuelle mise en œuvre que pour des considérations morales. Comment Freud, ce chercheur rompu à la rigueur des sciences expérimentales et à la pratique austère des laboratoires de biologies, avait-il pu en arriver là ?
Il était donc familier des expérimentations de laboratoires subtiles, ingénieuses et minutieuses. Sa culture personnelle comme son insertion dans une tradition philosophique lui avaient donné la « passion de la vérité ». Enfin, une pratique clinique de circonstances vint lui imposer l’objet de sa quête et lui en proposer les moyens.
En ce temps se querellaient fort les partisans d’une nature constitutionnelle de la sexualité avec ceux qui penchaient pour son caractère acquis. Freud sut dépasser cette alternative en opposant et en liant la prédisposition (qui reprend autrement l’idée de constitution) à une part acquise (associée à un aspect spécifique de la sexualité qu’il devait découvrir) ; la question demeurait pourtant de savoir comment fonctionnait ce rapport : le refoulement allait fournir une réponse. Freud fut toujours animé par un désir de comprendre, mû par un besoin d’agir, de « faire quelque chose » [3][3]Cf. E. Jones , La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, t. I, puf,…. L’hypnose, qu’il pratiquait avec Breuer, leur avait livré l’une des clés du mystère de l’hystérie.
Le constat de la reviviscence des souvenirs sous hypnose lui permit d’envisager qu’une représentation refoulée puisse conserver une trace de ce qui avait été oublié ; puis il forma l’hypothèse qu’un sens propre pouvait être attaché à la résistance au souvenir, ce corrélat à un refoulement encore considéré comme intentionnel. Tout ceci le conduisit à cesser d’obliger ses patients à se souvenir. Il put ainsi émettre l’hypothèse, dès 1888, que la suggestion n’est pas tout à fait une influence, que son efficience tient à ce qu’une idée est acceptée par le sujet comme si elle était sienne ; c’était dire que toute suggestion est autosuggestion. L’intérêt se déplace alors sur ces désirs cachés et surtout sur les raisons de leur dissimulation, sur la résistance à leur remémoration. Par aménagements successifs de sa technique, Freud en arrive à proposer au patient de dire simplement ce qui lui vient à l’esprit.
Les notions de résistance et de transfert apparaissent donc très tôt. Mais la véritable découverte ne réside pas tellement dans leur prise en considération en eux-mêmes, que dans leur reconnaissance comme production du refoulement ; elle est aussi dans la méthode qui en découle : de ce qui se pose comme obstacle, faire un nouveau moyen de connaissance. Ainsi, l’hypnose s’avérant inefficace, elle est remplacée par la talking cure (comme disait justement Anna O.) : les souvenirs n’ont plus à être retrouvés directement, ils le seront indirectement, au travers d’une résistance qui fournit l’accès au refoulement. Pour en arriver là, encore fallait-il se sentir assuré de la validité de ce qui revenait à la conscience ; il devenait indispensable de postuler que ce qui était fixé dans la mémoire y demeurait inchangeable (l’image d’une « inscription » paraissait même s’imposer). De même, il s’avérait nécessaire de considérer qu’existaient des agents et des moteurs à la base des processus en œuvre. Enfin, les représentations devaient être tout à la fois fidèles et mobiles.
C’est dans la Communication préliminaire que le terme de refoulement apparaît pour la première fois publiquement sous la plume de Freud : il est désigné comme cause de l’amnésie pathogène, principe explicatif étiologique qui conduit à envisager une méthode thérapeutique mettant en action un mouvement opposé. La pathologie éclaire la normalité, ce qui conduira ultérieurement à concevoir un aspect « normal » du refoulement. Mais, en 1892, le refoulement est encore présenté comme intentionnel et il se distingue mal d’une répression : une représentation apparaît pénible parce qu’inconciliable avec le moi (alors synonyme de conscience), celui-ci la traite comme « non-arrivée » en la refoulant ; ce refoulement, qui est posé comme étant le mécanisme commun à toutes les perturbations psychique, est censé justifier l’aspect psychogène de toute névrose. Commun à l’hystérie, à la névrose obsessionnelle et à la confusion hallucinatoire, il n’engage que la représentation, le destin de l’affect déterminant, lui, la spécificité du trouble : conversion, isolation ou rejet [4][4]Les psychonévroses de défense (1894), in Névrose, psychose et….
Le refoulement, même ainsi conçu comme intentionnel, est bien la première et même la seule notion qui engage Freud vers la découverte de l’inconscient, puisqu’il mène inexorablement à l’idée d’une motivation inconsciente. Il en maintiendra toujours le primat, au travers des avatars que les remaniements de la théorie lui imposeront. Mais toutes ces variations ne seront que le résultat de celles des points de vue dans l’approche d’un processus essentiel et central ; elles convergent et approfondissent, corrigent parfois, confirment toujours. S’il fut d’abord simple description d’un phénomène, le refoulement ne prendra tout son sens qu’en devenant une explication ; cela va engendrer différentes définitions et acceptions de la notion même d’inconscient.
II. Refouler le conflit inconscient
Malgré son refus affirmé de reconnaître une localisation anatomique à l’hystérie, en 1895 Freud voulait encore fonder sa clinique sur des bases neurologiques et physiologiques. Dès l’Esquisse, la recherche d’une explication biologique l’avait engagé dans un amalgame du refoulement avec ce qu’il nommait la « défense primaire », c’est-à-dire le phénomène qui tend à faire disparaître l’investissement d’une image pénible (il lui opposait l’« attraction primaire » qui investit ce qui est agréable) ; le refoulement était ainsi assimilé à un réflexe de défense normal. Demeurait une interrogation sur la nature de cette perte d’investissement. Rapidement, c’est le caractère sexuel de ses représentations qui va permettre de comprendre que le déplaisir lié au souvenir puisse agir comme s’il était encore actuellement réel. Le refoulement rend inconscient. Le mot est jeté ! L’un comme l’autre sont loin d’être des mots nouveaux, mais leur sens va changer.
Face à « l’inconscience » telle qu’en traitent les philosophes, l’inconscient freudien se situe de façon absolument et résolument autre : cette différence essentielle tient tout entière au processus même du refoulement et à ses implications. Il n’est ni un « ailleurs » dissocié, ni une tromperie comme peut l’être la « mauvaise foi » sartrienne (ou autre) ; il constitue un système d’explication globale. L’inconscient, c’est avant tout le refoulé. Freud cherche donc quelles peuvent être la genèse du refoulement et ses causes, il se demande si elles s’apparentent à des facteurs internes ou externes, si pareille alternative doit conduire à s’interroger sur cette différenciation elle-même. Disposant du refoulement comme organisateur d’un inconnu, il devient nécessaire de penser l’âme autrement.
Dès 1896 les notions clés sont en place et les problèmes fondamentaux sont reconnus et posés. Néanmoins, des changements considérables se produiront dans les réponses comme dans les concepts, au fur et à mesure de leurs mises à l’épreuve tant pratiques que théoriques. Le refoulement a conduit à l’inconscient et le spécifie. Il y a rupture, ou plutôt retournement : la conséquence devient le caractère primordial, le chemin de la découverte est écarté au profit de la méthode d’exposition ; mais le projet n’est que suspendu puisque la cure va engendrer des retours et des remaniements continuels.
Pour faire bref disons que, processus inconscient, le refoulement est l’effet d’un conflit qu’il tend à solutionner. Les conséquences dépassent de loin l’intention (et là se distingue la psychanalyse d’une psychologie descriptive) : elles sont de l’ordre d’une « réalité » (le symptôme), de quelque chose qui dépasse aussi bien la conscience que le langage. Ce dépassement rejoint l’infantile, passé révolu d’un point de vue objectif mais non pas subjectif, dans la méconnaissance de l’actualité d’une force ancienne ignorée comme telle. L’efficace réside précisément dans un après-coup ; là se trouve le germe de ce qui sera désigné comme le « point de vue dynamique » en 1915.
Ce premier épisode de la découverte du refoulement et de l’inconscient évacue définitivement l’explication neurophysiologique au profit d’une élaboration proprement psychologique. Lorsque la référence biologique reviendra dans l’œuvre, ce sera après une longue coupure et une véritable rupture qui l’auront véritablement subvertie. Quelles que soient les commodités conceptuelles que permettrait la désignation de quelque lieu, anatomique ou autre, qui localiserait le refoulé, celui-ci ne le sera que par métaphore ; certes, le refoulé est bien réel, mais sa réalité psychique n’est pas plus anatomique que lieu de l’espace physique. Tel est le sens de ce qui va devenir le « point de vue topique ».
Le refoulement est un transfert d’énergie, au sens psychique du terme (et on doit prendre les mêmes distances à l’égard de l’idée d’une énergie physique qu’à celle d’un lieu anatomique). Il est transfert d’une quantité à une autre. Nous avons là le fondement de ce qui sera le « point de vue économique ».
Le retour du refoulé est, en 1896, l’objet d’une recherche qui se poursuivra longtemps mais qui amène déjà de nouveaux développements. A partir de l’idée princeps d’inconscient, qu’il permit de concevoir, le refoulement impose très vite de décrire de nombreux processus, à commencer par celui de l’identification. De même, Freud aboutit alors à le poser comme se trouvant à la source de toute la pathologie mentale. Mais dès ce moment transparaissent des contradictions, se révèlent des points d’oscillations qui se perpétueront significativement tout au long de l’œuvre.
Ainsi, « refoulement » apparaît tantôt comme un terme générique, tantôt comme un terme spécifique. Le refoulement doit tantôt justifier toute la psychanalyse, tantôt surtout définir la névrose hystérique ; tantôt il subsume les défenses, tantôt il est une défense, tantôt il est la défense. Doit-il être réservé à la névrose, ou intervient-il quoi qu’il arrive ? L’extension de la psychanalyse au champ de la psychose le remet-elle en cause ? Le refoulement, le retour du refoulé engagent à une pratique clinique qui vise à la levée du refoulement : cela s’applique-t-il à une pathologie qui dépasse la névrose ? Nous aurons à revenir longuement sur ces questions et ces contradictions dans la suite de ce travail ; indiquons pourtant dès maintenant que, pour Freud, elles ne se détruisent ni ne détruisent le concept de refoulement : elles l’affinent et le font jouer avec plus de richesses et de subtilités, tant il s’avère finalement capable d’assumer et de représenter les contradictions mêmes de la réalité psychique.
La sexualité s’organise en deux temps parce que c’est un souvenir que l’on refoule en après coup, et non pas un événement ; néanmoins, selon les stades de développement de la libido apparaîtront telles ou telles névroses. Freud abandonnera rapidement l’idée de 1896 de lier le refoulement et l’expérience ; il la reprendra pourtant en 1926 lorsqu’il décrira des situations « typiques » de danger.
Nous voilà conduits à nous poser, avec Freud, le problème de la réalité et de la causalité du refoulement ; nous n’en avons pas fini. Selon que les facteurs en cause sont situés comme externes au sujet (morale, éducation, civilisation, séduction) ou comme internes (organiques, pulsionnels), le refoulement est considéré comme évitable et pathologique, ou comme un phénomène normal, et même favorable à la civilisation et à une certaine idée de l’homme — les deux points de vue n’étant d’ailleurs pas incompatibles.
Si ce n’est qu’en passant que Freud évoque en 1898 un « refoulement organique » [5][5]Naissance de la psychanalyse (1887-1902), puf1956, p. 205 à 207. , il en reprendra l’idée dans Malaise dans la civilisation en 1930 pour tenter, une fois de plus, de rendre compte des développements phylogénétique et ontogénétique ; la transformation du plaisir en déplaisir peut être automatique et/ou apprise en fonction de la nature de la libido et des pressions de la civilisation. Tout au long de son œuvre, il oscillera entre ces deux positions, mais il les maintiendra toutes deux avec le souci de conserver tant le refoulement sexuel que le conflit intrapsychique. Pour sa part, Adler fera un sort au refoulement organique, jusqu’à le poser comme étant tout le refoulement et à évacuer ainsi l’inconscient au profit des notions de civilisation et de valorisation individuelle. Contre lui, Freud maintient l’indissociabilité des facteurs internes et externes. Mais il hésitera toujours quant aux prévalences à accorder aux uns ou aux autres ; il oscillera dans la focalisation de son attention sur le refoulé ou sur le refoulant.
Privilégier le refoulant revient à se centrer sur le moi qui produit le refoulement ; il ne saurait pour autant être question d’oublier que ce refoulement résulte de la nature hostile de la pulsion qui suscite le refoulé. A l’époque relativement précoce de sa recherche où nous nous situons, et pendant tout un temps, Freud va se centrer sur le refoulé ; il s’agit d’abord, pour lui, de le « découvrir » dans la cure comme dans la théorie. Il est alors un souvenir ; plus tard, il sera un fantasme, et les données en seront changées : s’agit-il de découvrir, de reconstruire ou de construire ? Quid de la réalité psychique ?
III. Le retour du refoulé et les symptômes
La quête du refoulé et de son contenu va conduire à ces grandes découvertes de la psychanalyse que sont la sexualité infantile et le complexe d’Œdipe. Pour y atteindre, il fallut renverser les propositions existantes : de la même manière que la suggestion dut être reconnue chez le suggestionné, il fallut mettre la séduction chez le séduit et non plus chez le séducteur. On ne saurait donc distinguer, de façon tranchée et en opposition simple, un facteur externe d’un facteur interne puisque le premier n’a d’impact que par l’intervention du second qui confère au premier son pouvoir. Le refoulé n’est plus un simple souvenir, il devient un fantasme, un souhait qui utilise des perceptions mémorisées et y renvoie ; il témoigne du conflit intrapsychique, dont le refoulement est la conséquence tout autant que la solution.
Le symptôme lui apparaît comme un compromis entre le refoulement et le refoulé, un point de coïncidence entre le désir et l’interdit. Si le souhait a pu prendre l’apparence d’un souvenir, c’est qu’il y a eu « falsification ». Mais tout souvenir ne serait-il pas toujours falsifié ? C’est ce que semblerait annoncer son article sur les « Souvenirs-écrans » (1899). Si tout souvenir est falsifié, point n’est besoin de chercher une origine matérielle « réelle » ; il n’en est pas moins nécessaire de reconnaître une origine dans l’histoire personnelle (également fonction, d’ailleurs, des histoires familiales et collectives), ne serait-ce que pour assurer l’identité du sujet comme sa continuité culturelle. Freud sera ainsi conduit à l’idée de « fantasmes originaires », schèmes universels qui rencontrent l’histoire individuelle. Il va continuer de chercher des traces perceptives au plus proche de cet originel et susceptibles d’en témoigner, même s’il pense que le matériau dont les souvenirs sont formés « reste inconnu dans sa forme originaire » ; le refoulé nous conduit à l’inconnaissable, telle est la limite de la cure. (Là se trouve le point de départ de son désaccord avec Ferenczi — et, bien après lui, avec Melanie Klein — qui veut croire que le refoulement originaire est atteignable et connaissable.)
Tout aussi peu saisissable directement apparaît le « refoulement réussi », cet élément essentiel du développement psychique et de la maturation, qu’il soit normal ou pathologique. Freud balancera d’ailleurs toujours à désigner la normalité comme refoulement réussi ou comme destruction du refoulé [6][6]La disparition du complexe d’Œdipe (1923), in La vie sexuelle,…. Pour sa part, la sexualité normale suppose le refoulement de certaines composantes précoces et leurs fixations, la perversion provenant d’un défaut de refoulement [7][7]Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905) Gallimard,… (ce que n’infirmera pas, ultérieurement, sa spécification par une autre organisation et d’autres processus de défense) [8][8]Le fétichisme (1927). in La vie sexuelle, op. cit.. Le refoulement peut cependant constituer en lui-même un phénomène pathologique ayant trait à l’idée (l’affect étant, lui, l’objet d’une répression) ; il concerne toujours le sexuel et renvoie au désir infantile. La notion de censure permet d’expliquer une déformation de la représentation refoulée qui semble bien inéluctable ; le sens à découvrir est donc toujours travesti et ce déguisement inévitable n’est pas sans conséquences : il est l’obstacle majeur à toute découverte, la mise à jour de la vérité passant par la reconnaissance de cette falsification.
Le processus de la cure s’avère ainsi plus complexe que ne le pensait Freud tout au début ; la tâche première demeure bien — et elle le restera jusqu’à nos jours — de retrouver le refoulé, mais elle doit suivre les multiples détours d’associations renvoyant à des connexions de plus en plus compliquées. Avec Dora (1905), cherchant le traumatisme qui dut précéder la « scène du lac », il découvre ainsi qu’il renvoie à des fixations infantiles précoces, à ces « complexes » dont il convient de mettre en évidence les destins individuels, les avatars, déplacements, inversions d’affects, etc.
Le faux conduit au vrai. Ex falso sequitur quodlibet. Le transfert n’est que mésalliance, mensonge, illusion ; il devient pourtant, par un véritable retournement méthodologique, le facteur de vérité le plus puissant qui puisse être utilisé. Le refoulement est un « défaut de traduction » (mais toute traduction est par nature défectueuse) et dans ce défaut se trouve le moyen de la vérité ; il peut alors devenir la théorie de la vie psychique et, cessant d’être une défense pathologique, il peut être théorie de la mémoire — mais quelle mémoire ?
Une première voie de recherche pose que le refoulement est inéluctable ; rien n’est oublié et tout est refoulé, la conservation des souvenirs est totale. Une deuxième hypothèse s’offre alors : le refoulement n’est pas inévitable. L’oublié pourrait ne pas être refoulé, il ne serait pas possible de tout retrouver, la mémoire serait alors relativement autonome. Il y aurait donc deux sortes d’oubli : un oubli « normal », et un oubli par déguisement, « caviardage » et censure.
Pour Adler, le refoulement est et restera une énigme ; il l’estime inapte à rendre compte de la névrose dont la base reste à trouver. En désaccord avec la notion de « constitution sexuelle innée » de Freud, il met d’un côté le corps et ses organes, de l’autre le moi et ses fonctions logiques : entre les deux, il ne trouve point de place pour la libido.
Il va alors glisser vers l’idée qu’il y aurait un refoulement unique et qu’il serait organique, fondé sur une infériorité d’organe réelle que le sujet cherche à masquer et à compenser intellectuellement (de là viennent les notions de « surcompensation » et de « protestation virile »). Ainsi, petit à petit, il transforme le sens du refoulement, en atténue le rôle, en réduit la portée ; il le fait coïncider avec une mémoire déformée, une fiction, un « interjeu ». Non seulement il lui retire son caractère central dans la psychanalyse, mais il en fait un « petit fragment moyen dans l’action de protestation masculine » [9][9]Minutes de la Société psychanalytique de Vienne Gallimard,…. Dans les discussions, il lui est vivement reproché de faire du refoulement une attitude, positive en soi, et de considérer l’angoisse comme une donnée brute, une réalité immédiate plutôt que comme la conséquence d’un désir refoulé. Une telle conception suppose un renversement des priorités ; elle se pose comme un refus de la notion de conflit intrapsychique. Adler ne veut connaître que le manifeste et la conscience ; son refus du refoulement sexuel le conduit à se satisfaire d’une psychologie de surface où, « pour le plaisir, le sujet falsifie les faits du monde extérieur jusqu’à l’exclusion totale » [10][10]A. Adler , Le sens de la vie, (1933), p. 110.. Refusant le refoulement au sens freudien, il ne peut sortir des alternatives nature/culture, biologie/éducation, individuel/collectif. Cherchant un substrat biologique à la névrose, il transforma le refoulement en une simple répression.
Ces discussions et ces oppositions ont amené Freud à préciser et à affiner sa pensée. Ainsi introduit-il en 1910 (contre Jung, dans Un trouble psychogène de la vision, mais en reprenant une idée présente dès les Trois essais de 1905) des « pulsions du moi qui ont pour but l’auto-conservation » s’opposant aux pulsions sexuelles tout en étayant leur développement ; ce conflit est à la source de refoulements capables d’atteindre même une fonction vitale. Mais, comme on le sait, cette opposition va évoluer au fil des remaniements de la théorie des pulsions, la place des pulsions du moi se modifiant pour s’ancrer dans le champ libidinal : « Les pulsions, opposées l’une à l’autre, de conservation de soi et de conservation de l’espèce, ainsi que l’autre opposition entre amour du moi et amour d’objet, entrent encore dans le cadre de l’Eros. » [11][11]Abrégé de psychanalyse (1938),puf, 1967, p. 8.
Comme le refoulement, le retour du refoulé peut être différencié en fonction des différentes névroses ; son étude va conduire à modifier la théorie même du refoulement. Dans La Gradiva (1907), il se voit attribuer un rôle majeur : il est suscité par l’abaissement du contre-investissement et la montée de la pulsion (pouvant être facilitée par des facteurs externes) sans que cependant le refoulé, même s’il est capable d’action, puisse remonter de lui-même à la surface. Une hypothèse est alors avancée pour expliquer le « mécanisme vraiment merveilleux de ce retour du refoulé : ce qui, justement, servait à refouler, devient l’agent du retour du refoulé ; dans et derrière l’instance refoulante, le refoulé finit par s’affirmer triomphalement » [12][12]Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen (1907), Gallimard,…. Pour ingénieuse qu’elle soit, cette explication n’en devra pas moins être remaniée dès 1909 : s’il est bien vrai que « ce qui doit être refoulé arrive, avec le temps, régulièrement à pénétrer dans ce qui le refoule » [13][13]Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (l’homme aux… , il le fait par une voie entièrement nouvelle. Il faut renoncer à l’idée que ça revient comme c’est venu : « Le mécanisme du retour ne dépend pas de celui du refoulement… J’avais supposé, à tort, que le mécanisme était le même […]. Le mécanisme du retour dépend du développement du moi, et celui du refoulement de la phase libidinale » [14][14]S. Freud , Lettre à Ferenczi du 6 décembre 1910, (citée par E.…. Ceci sera exploité dans « Le président Schreber » (1911), puis systématisé dans la Métapsychologie (1915). L’indestructibilité du refoulé est alors réaffirmée ; pour la réexaminer, il faudra d’abord réélaborer la métapsychologie elle-même. Comment faire changer l’indestructible ? Telle sera la butée de la deuxième topique.
Il devient nécessaire de distinguer différentes phases dans le processus de refoulement : fixation, refoulement proprement dit, et enfin retour du refoulé qui se produit au point de fixation lui-même ; le problème réside, précisément, dans l’articulation du refoulement et du retour du refoulé, comme de leurs différences. Insistons là-dessus : le refoulement a une genèse et il est orienté, le refoulé ne revenant pas selon les voies prises par le refoulement.
La cure, avec sa technique, va donc se complexifier davantage en fonction directe de l’approfondissement de la théorie du refoulement. Il s’agit maintenant de travailler sur les transformations du refoulé, ou plutôt de ses rejetons. Mais déjà se profilent des signes témoignant d’une résistance fondamentale au changement ; elle sera reconnue plus tard comme la compulsion de répétition.
Notes
[1]Verdrängung peut être traduit par : déplacement, éviction, supplantation, délogement, suppression et refoulement.
[2]Ma vie et la psychanalyse (1925), Gallimard, « Idées », 1968, p. 13.
[3]Cf. E. Jones , La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, t. I, puf, 1958.
[4]Les psychonévroses de défense (1894), in Névrose, psychose et perversion, puf, 1973.
[5]Naissance de la psychanalyse (1887-1902), puf1956, p. 205 à 207.
[6]La disparition du complexe d’Œdipe (1923), in La vie sexuelle, puf, 1969.
[7]Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905) Gallimard, 1968.
[8]Le fétichisme (1927). in La vie sexuelle, op. cit.
[9]Minutes de la Société psychanalytique de Vienne Gallimard, 1979, t. III, p. 155, (séance du 1er février 1911)
[10]A. Adler , Le sens de la vie, (1933), p. 110.
[11]Abrégé de psychanalyse (1938),puf, 1967, p. 8.
[12]Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen (1907), Gallimard, 1971, p. 164.
[13]Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (l’homme aux rats) (1909), in Cinq psychanalyses, puf, 1970, p. 246.
[14]S. Freud , Lettre à Ferenczi du 6 décembre 1910, (citée par E. Jones, in La vie et l’œuvre de S. Freud puf, 1961, t. II, p. 472)