La place du refoulement dans la pensée freudienne

à partir du texte : Freud S. (1915), « Le refoulement », in Métapsychologie, trad. Laplanche J. & Pontalis J.-B, Gallimard, 1968.

« Avec le refoulement s’inaugure la découverte de l’inconscient ; il va en constituer le pivot, comme il sera le moteur de la plupart des remaniements qui lui seront apportés. A la différence de ce qu’il en fut pour certaines autres notions psychanalytiques, le terme ne provient ni de la biologie, ni de la physique, ni de quelque autre discipline scientifique ; il est fort simplement emprunté au langage courant. » CLAUDE LE GUEN in Comment Freud élabora le concept du refoulement, Que sais-je ? Editions Presses Universitaires de France, 1997

Après la Communication Préliminaire, ouvrage dans lequel Freud fait apparaître pour la première fois le terme de refoulement, il le définira comme « Un stade préliminaire de la condamnation, un moyen terme entre la fuite et la condamnation, tel est le refoulement » en introduction de son article « Le Refoulement » extrait de l’ouvrage Métapsychologie.

Selon les traducteurs J. Laplanche et J.-B Pontalis, cet ouvrage compile une série d’articles écrits par Freud en 1915 pour « clarifier et approfondir les hypothèses théoriques sur lesquelles un système psychanalytique pourrait être fondé » – Complément métapsychologique à la théorie du rêve. Il y aurait eu au total douze articles mais seuls cinq ont été retrouvés et ont pu être publiés. En effet, les manuscrits n’ont jamais été publiés par Freud et aucun manuscrit n’a même été retrouvé. Selon Ernest Jones, son biographe, il est vraisemblable que ces écrits, ayant été mis de côté en attendant la fin de la Première Guerre Mondiale, se soient vus finalement dépassés par l’évolution de la pensée freudienne avant même qu’ils ne soient publiés. Freud auraient alors détruit ces manuscrits.

            Pourtant ces articles sont d’une aide précieuse, car, si l’on veut bien saisir la pensée Freudienne, en retracer l’évolution est d’une importance capitale. En effet, si la notion d’inconscient semble remonter à l’Antiquité et ne consisterait ainsi en une notion freudienne que par la définition particulière et précise que son auteur lui a attachée, la notion de refoulement, quant à elle, constitue une réelle nouveauté. « Le concept, quant à lui, est bel et bien une invention ; en l’introduisant, Freud décrit un mécanisme jusque-là inconnu ; de plus, il sera lui-même l’occasion, la condition et l’inspiration d’autres découvertes. » CLAUDE LE GUEN in Comment Freud élabora le concept du refoulement, Que sais-je ? Editions Presses Universitaires de France, 1997. On saisit dès lors l’importance particulière que revêt l’étude approfondie du refoulement tel que l’a conceptualisé son auteur.

            Dans cet article, Freud s’applique à décrire le refoulement, à en rappeler les hypothèses fondamentales avant de s’attacher à la compréhension des processus liés au refoulement. Ce faisant, il s’interroge sur le caractère singulier ou pluriel du refoulement. Peut-on en effet conceptualiser le refoulement comme un mécanisme singulier ou le refoulement est-il le fruit d’une multitude de mécanismes ? Pour tenter de répondre à cette question, il convient tout d’abord de poser les bases de ces interrogations, tel que Freud l’a fait dans l’article Le Refoulement (I) avant de nous attacher à l’étude des éventuelles réponses apportées par Freud à ce questionnement en interrogeant l’évolution de la notion de refoulement dans la pensée freudienne (II)

                        I. Le refoulement, un tout singulier à conjuguer au pluriel :

Dans la première partie de cet article, Freud décrit le refoulement comme un tout (A) avant de le décomposer sur la base des conséquences qu’il engendre (B)

            A. Le refoulement, un tout singulier

Freud commence donc par décrire le refoulement et en rappeler les hypothèses fondamentales.

L’existence du refoulement, tout comme celle de l’inconscient, ne peut pas être prouvée. Toutefois, Freud pose les bases de la possibilité d’un refoulement en interrogeant sur le destin d’une pulsion qui, désireuse de s’exprimer en vue de satisfaire le principe de plaisir, se heurterait à la censure, créant ainsi un conflit interne désagréable.

La fuite de cette pulsion ou de cette censure est impossible car il s’agit d’un élément interne au sujet : on ne peut fuir que ce qui est extérieur à soi. Le conflit n’est donc pas résolvable sans sacrifier l’une ou l’autre, sans en condamner une au profit de l’autre. Or, c’est le Moi, responsable de la censure, qui condamne et qui donc va condamner la pulsion. Or, la non-satisfaction de la pulsion procure du déplaisir, une frustration qui n’aura de cesse de chercher à se satisfaire à la première occasion. En d’autres termes, elle ne se laisse pas condamner sans rien faire. Ainsi donc, pour que cette pulsion puisse être refoulée et que le conflit interne puisse être (temporairement) réglé et l’appareil psychique soulagé de cette tension, il faut que le motif du déplaisir acquière une puissance supérieure à celle du plaisir de la satisfaction de la pulsion. Mais lorsque la censure s’abaisse, comme dans l’état de sommeil par exemple, la pulsion peut revenir s’exprimer librement. Ceci à la condition qu’elle se soit déguisée proportionnellement à la quantité d’énergie qu’elle renferme afin de ne pas être reconnue par les barrières de la censure : c’est le retour du refoulé. On voit bien ici l’importance du facteur quantitatif de l’énergie psychique de la pulsion refoulée : plus elle est chargée en énergie, plus elle va devoir se maquiller pour faire retour.

            Cette précision nous amène à la question des caractéristiques du refoulement : la mobilité et l’individualité. En effet, la quantité d’énergie psychique véhiculée par une motion pulsionnelle refoulée, si elle est permanente, est surtout pour ce qui nous intéresse ici, variable. Or, cette variation entraîne une mobilité de cette pulsion dans l’appareil psychique, passant ainsi du plus profond de l’inconscient au plus près de la conscience et lui permettant alors parfois de s’exprimer, plus ou moins déguisée selon les besoins liés à l’énergie qu’elle véhicule, dans les rêves, les symptômes et actes manqués. Plus la motion pulsionnelle contient de l’énergie, plus elle est inconsciente et plus elle aura besoin de se grimer pour passer les barrières de la censure ; moins elle contient d’énergie, plus elle est proche de la conscience, moins elle aura de mal à s’exprimer, moins elle aura besoin d’user du déplacement pour y parvenir et plus elle sera accessible à l’analyse.

            Freud précise que « l’expérience psychanalytique des névroses de transfert nous force même à conclure que le refoulement n’est pas un mécanisme de défense présent à l’origine, qu’il ne peut s’instituer avant qu’une séparation marquée entre les activités psychiques consciente et inconsciente se soit produite […] ». Il y aurait donc deux phases. Un refoulement originaire produirait une fixation, qui, de par ses propriétés attractives, ouvrirait la voie aux refoulements ultérieurs des « rejetons psychiques de représentant refoulé » originairement. On voit ici, le début de la décomposition de refoulement perçu comme un tout.

« Jusqu’à présent, nous avons traité du refoulement d’un représentant pulsionnel, en comprenant par cette dernière expression, une représentation ou un groupe de représentations investies d’un quantium déterminé d’énergie psychique (libido, intérêt) (I).  L’observation clinique nous oblige maintenant à décomposer ce que nous avons conçu jusqu’alors comme un tout ; elle nous montre, en effet, qu’il faut considérer, à côté de la représentation, quelque chose d’autre qui représente la pulsion et que ce quelque chose d’autre subit un destin de refoulement qui peut être tout à fait différent de celui de la représentation (II). » Freud Le Refoulement

            B. Le refoulement, plusieurs tout ou plusieurs « tus »

Dans cette deuxième partie, Freud interroge sur l’unité du refoulement et sur la nécessité de le décomposer.

Il met tout d’abord en avant la divergence des destins, suite au refoulement, de la représentation pulsionnelle et de l’énergie pulsionnelle qui lui est attachée.

Le destin de la représentation pulsionnelle n’a que peu d’importance car la nuance est minime : il s’agit soit de faire disparaître de la conscience ce qui y est entré, soit de ne pas laisser entrer ce qui ne doit pas y entrer. L’endroit où est envoyé ou renvoyé l’indésirable n’a que peu d’importance.

Le destin du quantium d’affect, par contre, est plus important car décide du jugement que nous portons sur le processus de refoulement. Il peut être triple : soit la pulsion est totalement réprimée, soit elle se manifeste sous forme d’affect, soit elle se transforme en angoisse signant alors l’échec du refoulement. Deux choses ici sont nouvelles : « la transformation des énergies psychiques en affects » et la mise en évidence de l’échec du refoulement qui n’a pas réussi à empêcher la naissance de déplaisir ou d’angoisse (preuve que le compromis entre principe de réalité et principe de plaisir n’était pas le meilleur !)

            Freud s’interroge ensuite sur l’existence de différents mécanismes de refoulement, notamment suivant la nature des symptômes formés. Il en résulte que « ce n’est pas le refoulement lui-même qui produit des formations de substituts et des symptômes », ils sont soumis à d’autres processus. Il pose ainsi les hypothèses suivantes : « l) le mécanisme du refoulement, en fait, ne coïncide pas avec le ou les mécanismes de la formation de substitut, 2) il y a des mécanismes de formation de substitut très différents les uns des autres, et, 3) il y a au moins une chose commune aux mécanismes du refoulement, le retrait de l’investissement d’énergie (ou de libido, s’il s’agit de pulsions sexuelles) ».

Il illustre ces hypothèses à l’aide des trois psychonévroses les plus connues à l’époque : l’hystérie d’angoisse, l’hystérie de conversion et la névrose obsessionnelle. L’hystérie d’angoisse serait le résultat d’un refoulement manqué en ce qu’il a juste éliminé la représentation en lui substituant autre chose mais sans supprimer le déplaisir, ce qui conduit à la fuite, aux évitements des situations susceptibles d’aboutir à la libération de l’angoisse. L’hystérie de conversion illustre la capacité du refoulement à faire disparaître totalement le quantum d’affect car l’hystérique ne perçoit pas ou peu de sensations pénibles mais uniquement des symptômes avec une innervation très forte, témoignant du pouvoir d’attraction de la représentation originairement refoulée. La névrose obsessionnelle serait le résultat du refoulement d’une tendance hostile envers une personne aimée qui au départ ne produit aucun symptôme mais qui plus tard se traduit par une altération du moi et une augmentation de la scrupulosité. Cette névrose montre que formation du substitut et formation du symptôme sont deux choses totalement différentes, tant conceptuellement que chronologiquement.

« La série limitée des termes ici comparés (I) nous convainc que des recherches encore plus vastes sont nécessaires avant qu’on puisse y voir tout à fait clair dans les processus liés au refoulement et à la formation de symptôme névrotique ». La fin de l’article Le Refoulement présage des travaux futurs et enjoint à replacer la notion de refoulement dans le contexte de son évolution théorique (II).

                        II. Le refoulement, une notion à conjuguer dans le temps :

Cet article a été écrit en 1915, alors que Freud construisait la théorie de l’appareil psychique. Avant cela, il avait dégagé les idées de « volonté d’oublier » et de « motivation inconsciente » qui, avec les découvertes de la sexualité infantile et du complexe d’Œdipe, ont permis d’ériger le refoulement au statut de moteur du fonctionnement psychique (A). Par la suite, avec l’élaboration du dualisme pulsionnel, le refoulement, bien que demeurant un processus à part, devra partager sa place avec d’autres mécanismes de défense (B).

            A. Le temps de la construction : la naissance de la théorie de l’appareil psychique :

De par son expérience dans la pratique de l’hypnose, Freud pu constater que des souvenirs enfouis remontaient à la surface et que leur évocation avait un pouvoir de guérison. A force de recherche, il finit par saisir ce mécanisme consistant à enfouir ou repousser une idée désagréable : ainsi naquit le sens particulier du mot refoulement et avec lui la psychanalyse.  Dès lors, Freud s’interrogea sur la destinée de ce qui était ainsi « oublié ». En effet, si ce qui est oublié est capable de ressurgir sous hypnose, c’est bien qu’il doit être « stocké » quelque part… Il envisagea donc que le psychisme put être séparé en deux parties : une partie majoritaire contenant les informations à disposition et une partie minoritaire qui contiendrait ces souvenirs oubliés. Le symptôme à soigner est donc une façon de se souvenir à la place du souvenir. Freud observa que ces souvenirs oubliés étaient tous de nature sexuelle. Ce qui fit scandale dans la dernière décennie du 19ème siècle…

Freud pensait à cette époque que le refoulement était intentionnel et qu’un sens était attaché à la résistance à se souvenir. Il déplaça alors ses efforts sur ces désirs sexuels refoulés, les raisons de leur dissimulation et de leur maintien hors de la mémoire. C’est ainsi qu’il cessa de forcer les patients à se souvenir pour élaborer sa technique des associations libres. De cette technique d’association libre naîtront les notions de résistance et de transfert qui seront plus tard reconnus comme une production du refoulement et comme un outil permettant d’accéder indirectement aux représentations refoulées.

De là naît la notion d’inconscient au sens psychanalytique du terme. Reprise aux philosophes, cette notion a ici de différent qu’elle est indéfectiblement liée au refoulement. A cet instant, les bases de la psychanalyse, ses concepts et ses problématiques, sont jetées.

            Dans sa pratique clinique, Freud s’aperçoit que le refoulé à l’origine des symptômes n’est pas toujours un souvenir réel mais parfois imaginé, fantasmé… De là naissent la théorie sur la sexualité infantile et le complexe d’Œdipe. Le symptôme devient un compromis entre le désir (refoulé) et l’interdit (l’inceste). Si ces souvenirs ne sont pas réels mais fantasmés et qu’ils se retrouvent chez un grand nombre de patients, existent peut-être ce que Freud appellera les fantasmes originaires, partagés par tout un chacun. Dès lors, le refoulement serait inéluctable pour tout être humain. Mais se posent alors les questions suivantes : le refoulement est-il toujours le même, pour toutes les représentations et pour tout le monde ?

            B. Le temps de la réévaluation : la réélaboration de la métapsychologie :

            Le refoulement, comme le retour du refoulé, pourrait être différencié en fonction de la pathologie névrotique.

Dans Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (l’homme aux rats) (1909), in Cinq psychanalyses, Freud affirme que « Le mécanisme du retour ne dépend pas de celui du refoulement… J’avais supposé, à tort, que le mécanisme était le même […]. Le mécanisme du retour dépend du développement du moi, et celui du refoulement de la phase libidinale ». Cette explication sera reprise dans Le Président Schreber en 1911 puis dans Métapsychologie dans l’article Le Refoulement qui nous intéresse ici. Deux mécanismes différents sont ainsi à l’œuvre, un pour le refoulement et un pour les formations. Le retour du refoulé n’emprunte pas les mêmes voies que le refoulement. « Il devient nécessaire de distinguer différentes phases dans le processus de refoulement : fixation, refoulement proprement dit, et enfin retour du refoulé qui se produit au point de fixation lui-même ; le problème réside, précisément, dans l’articulation du refoulement et du retour du refoulé, comme de leurs différences. Insistons là-dessus, le refoulement a une genèse et il est orienté, le refoulé ne revenant pas selon les voies prises par le refoulement. » Claude Le Guen dans Le Refoulement (1997).

            En parallèle, les analyses des névrosés de guerre font apparaître la compulsion de répétition et avec cette découverte naîtra la pulsion de mort, s’intégrant dans un système pulsionnel désormais duel dont conceptualisation sera offerte au public en 1920 avec l’ouvrage Au-delà du principe du plaisir.  Les pulsions de mort tendent à un niveau de tension zéro de l’appareil psychique, comme un retour à l’inanimé, au non-vivant et poussent à la répétition pour atténuer les tensions. Elles ne peuvent s’exprimer qu’intriquées à une pulsion de vie comme dans le sadisme et le masochisme, ou lorsqu’elles retournent contre le Moi (dépression) et lorsqu’elles s’expriment contre l’extérieur comme dans la paranoïa.

En conséquence de ce nouveau dualisme pulsionnel, Freud élabore la seconde topique de l’appareil psychique composée du Moi, du Ça et du Surmoi qui se superpose à la première (inconscient, préconscient, conscient). Une partie du Moi étant inconsciente, cette nouvelle topique apporte une nouvelle lecture et une nouvelle compréhension au processus de refoulement.

On saisit bien dès lors que le refoulement, loin d’être une notion simpliste telle qu’elle est aujourd’hui communément utilisée par le « psychologue naïf » qui se cache en tout être humain cherchant à donner un sens à son environnement, est une notion complexe qui a subi de nombreuses évolutions dans la pensée freudienne. Ce concept capital a été déterminant dans l’élaboration de la théorie psychanalytique, permettant de mettre en exergue et d’expliciter bon nombre d’autres concepts et notamment celui de l’inconscient, hérité de la philosophie antique.

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